La Verticalité de l’Homme

Le Dernier Homme et les passions de l’âme

Comment les philosophes voient-ils l’homme du XXIe siècle ? Comment est perçue cette tendance que nous avons tous à consommer ?

En philosophie antique, on décompose l'âme humaine en deux pôles,  à savoir :

  • l’eros, à comprendre comme le centre de nos désirs et pulsions,
  • le thymos, à comprendre comme le centre de notre désir de reconnaissance 

Ne sommes-nous pas dans une société où l’Eros prime, et a domestiqué le Thymos ? C’est la thèse que soutenait Francis Fukuyama dans son livre La Fin de l’Histoire, oeuvre philosophique très mal interprétée, et notamment reprise par des étudiants en tant qu’oeuvre qui annonce, après la chute du mur, la fin du monde occidental. Or, ce n’est pas là l’objet de son oeuvre.

En partant du constat que les hommes sont animés par ces deux pôles émotionnels, Fukuyama va tenter d’établir une théorie de l’âme, afin d'expliquer nos tendances actuelles, cet attrait que nous avons pour la consommation, et le désintérêt que nous avons à nous surpasser pour nous même. Il fonde à partir de ces deux pôles deux concepts ; celui de mégalothymie, et celui d’isothymie.

Que de grands mots !

Mais vous allez voir, ce n’est pas si compliqué que cela :

  • la mégalothymie est le thymos poussé à son extrême : le désir d’être reconnu supérieur! Supérieur à ce que l’on fut, et supérieur aux autres.
  • l’isothymie est au contrait le thymos domestiqué et canalisé, le désir non plus de se surpasser, mais d’être reconnu comme égal aux autres.

Ainsi, l’avènement des démocraties libérales contemporaines nous aurait conduit à plonger dans l’ère de l’isothymie, dans laquelle les tendances mégalothymiques de nos âmes sont canalisées, dans le business ou les sports extrêmes par exemple. C’est ce qui conduit alors Fukuyama à reprendre la thèse du Dernier Homme de Nietzsche. Le concept du Dernier Homme désigne « le plus méprisable des hommes ». Celui qui n’a aucun désir d’élévation, et qui arrive selon Nietzsche avec le socialisme. Si cette théorie est finalement erronée, Fukuyama s’en servira pour affirmer que l'homme démocratique est un homme qui, tout comme le Dernier Homme :

  • fuit toute douleur
  • vénère la santé
  • déteste toute grandeur

Hors, nous ne semblons pas être si éloignés que cela de ce Dernier Homme. Le XXIe siècle prime sur le désir d'immortalité et de parfaite santé. Les programmes de télévision les plus populaires sont médiocres, et sans intérêt réel à part celui qu'on appelle "easy watching". Nous détestons souffrir, et voir les autres souffrir, et cela se traduit par exemple dans notre façon de manger: désormais, tout morceau de viande industriel est coupé dans tous les sens, de sorte à ce qu'on ne puisse plus s'imaginer qu'il était auparavant membre d'un corps vivant...

Couverture de l'oeuvre de Peter Sloterdijk

Couverture de l'oeuvre de Peter Sloterdijk

Vers les bons exercices

Pour comprendre cela de façon plus explicite, je vais maintenant me référer à un philosophe contemporain, dans une oeuvre parue en 2009 : Tu dois changer ta vie, du philosophe allemand Peter Sloterdijk.

Dans cet ouvrage Sloterdijk se positionne en faveur d’une volonté élévatrice de l’homme. Mais il va revenir sur le concept de Surhomme, celui que Nietzsche opposait au Dernier. Si Nietzsche soutenait que ce surhomme est celui vers lequel nous devons tendre, Sloterdijk affirme qu’il a déjà vécu.

Mais qu’est-ce que le surhomme ?

Le Surhomme est celui qui pratique les bons exercices. C’est celui qui fait preuve d’un athlétisme vertical, et non pas horizontal comme celui des mégalothymiques démocratiques de Fukuyama. C’est celui qui s’entraîne donc pour s’élever, se surpasser, et non pas pour s'élever dans la hiérarchie sociale, et donc être reconnu par les autres.

Sloterdijk soutiend que cet homme a déjà existé auparavant, lors de deux moments de l’histoire. S’il n’est pas du tout chrétien, il désignera les premiers moines chrétiens du proche orient comme les premiers surhommes, faisant preuve d’un héroïsme spirituel qui irriguera tous les champs de la culture, allant des techniques agricoles à la pensée spéculative. A la différence de Nietzsche, il défendra aussi l’idée que le surhomme n’est pas celui qui peut naitre d’une aristocratie favorable à son élévation, mais bien celui qui pratique les bons exercices, et qui peut donc, dans une perspective méritocratique, être n’importe qui.

Le camp de base

Pourquoi ces surhommes ne sont plus ?  Qu’a-t-il bien pu se passer ?

Ce sont les tendances isothymique, radicalement étrangères à l’athlétisme, qui existent dans nos démocraties, qui sont responsables de notre précipitation vers un éventuel règne du Dernier Homme. Ces tendances qui annoncent l’avènement du Dernier Homme, Sloterdijk les inscrit dans ce qu’il appelle le « Camp de Base ».

Cette expression revient à la pratique de l’alpinisme. C’est le campement situé à la base du sommet que l’on veut atteindre. Ce n’est donc pas un lieu dans lequel on est censé rester, mais une base pour des expériences d’élévation vers le Très Haut. Pourtant, depuis le XIXè siècle soutient Sloterdijk, les Européens ont été convaincus par différents courants de pensée que :

  • soit il n’existait pas de sommet,
  • soit le camp de base était le sommet.

Or, soutenir cela, c’est faire advenir le Dernier Homme, car ce faisant, les hommes vont entreprendre de préserver et défendre ce camp de base, et soutenir qu’il est inutile d’essayer de s’en élever. Ainsi donc, on retrouver la société isothymique de Fukuyama.

Ces théories, elles sont nombreuses : le darwinisme défend par exemple que nous sommes le stade terminal de l’évolution de l’espèce humaine, en ce que nous sommes des mammifères évolués dont il n’y a plus rien à attendre. Mais qu’en sait-il vraiment ?

Le socialisme et le libéralisme économiques soutiennent tous les deux que l’économie constitue l’infrastructure supérieure, et que tout le reste n’est que détermination, de sorte que produire et consommer deviennent les actions par excellence.

Pire encore, certains théoriciens du camp de base vont aller jusqu’à soutenir que même l’ascension sociale au sein du camp de base est une illusion.

Ce sont les sociologues critiques qui essayent de nous expliquer que quoi que nous fassions, nous somme et resterons ce que nous sommes, comme le Français Pierre Bourdieu.

Dans Les Héritiers, cette tendance  s’exprime au mieux : toute élévation est une illusion idéologique pour Bourdieu, même les pseudo-élévations que sont l’élévation du pouvoir d’achat et l’ascension sociale. Pour le sociologique critique, c’est la société qui est le camp de base. Et oui, comme le soutient Bourdieu, l’appartenance à une classe sociale dépend maintenant d’un habitus, qui s’incorpore définitivement dans les individus. Ainsi, Bourdieu s’adresse aux Derniers Hommes, en leur disant que s’ils le sont devenus, ce n’est pas de leur faute, mais à cause d’une implantation des classes sociales en chacun.

L’Homo Bourdivinus comme aime à l’appeler Sloterdijk, est donc le Dernier Homme, celui pour qui toute élévation est illusoire, et pour qui il ne reste plus que des horizontalités, où des pseudos élévations mégalothymiques. Il n’est pas étonnant alors de croire que l’école n’est que la reproduction des classes, que la culture scolaire et universitaire n’est que celle des classes dominantes, et il n’est pas étonnant non plus de risquer d’être prêt à pratiquer les mauvais exercices, même si ces systèmes demeurent critiquables et imparfaits.

La négation du Dernier Homme, non plus pour le Surhomme, mais l’Homme

Pour Sloterdijk, il ne faut pas avoir à faire à une démocratie des mauvais exercices, car une démocratie des bons exercices est possible. Il se réfère alors à Saint-Paul, qui fit du christianisme une religion démocratique. Saint-Paul demeure un athlète, qui se présente au peuple en disant : " je suis en chemin, accompagnez moi ". Il n’est alors pas parfait, mais en chemin pour l'être. C’est alors la structure, d'une culture de l'existence verticale, qui se dresse : le parfait (ici le Christ), l’imitateur du parfait (Saint Paul), ceux à qui il s’adresse (ses fidèles), vers le chemin du parfait. Les bons exercices sont alors des exercices praticables par tous, car il faut simplement les mériter. Ce faisant, la société actuelle décrite par Fukuyama disparaîtrait, au profit d'une société de l'épanouissement, et du dépassement de soi.

Le Dernier Homme n’est alors pas ce qui s’oppose au surhomme, mais ce qui s’oppose à l’homme. Car comme le dit Sloterdijk, à l’Homme appartient la verticalité, et donc l’attraction vers le plus haut. C'est la raison pour laquelle l’Homme est l'être qui tend vers l'impossible.

D'ailleurs il est lui-même une impossibilité puisque la science, et en l’occurrence, la science physique, est incapable d'expliquer sa marche, ni le fait qu’il se tient debout…

2 réflexions au sujet de « La Verticalité de l’Homme »

  1. Article très intéressant, je n’ai qu’une unique question. Quels sont les exercices prônés par Sloterdijk pour sortir du camp de base ? Merci beaucoup.

    1. Merci pour cet avis !

      Sloterdijk ne donne pas de réels exercices, concrets, pour sortir du camp de base. Il nous invite a pratiquer les exercices qui nous épanouissent réellement, c’est à dire qui nous permettent de mieux nous connaître nous même, de réussir à se surpasser, et qui ne sont pas de futiles stratagèmes pour se donner bonne conscience, ou encore qui ne sont pas de mauvais exercices réalisés dans le seul but d’obtenir la reconnaissance d’autrui. Mais le chemin des bons exercices, quels qu’ils soient, demeure celui qui tend vers le parfait, vers la vérité, vers le bonheur…

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