La compréhension d’autrui par le roman

(6 min)  L’avez-vous remarqué ? Lire un roman est souvent présenté comme un repli sur soi, un acte d’isolement, une échappatoire. Eh bien, il semble qu’il y ait -enfin- un peu de changement !

En effet, de nouvelles théories sur le roman fictionnel sont apparues : "l’empathie fictionnelle". Mais qu’est-ce que c’est ? Il s’agit du processus qui permet au lecteur de se représenter les états mentaux du personnage de fiction. Les émotions ressenties relèvent à la fois de l’imagination du lecteur, mais sont aussi le fruit d’un processus permettant de comprendre l’histoire, en se représentant mentalement dans celle-ci, afin d’éprouver les émotions des personnages.  

Un peu complexe à première vue, oui. Je vais donc avant tout expliquer ce qu’est l’empathie.

Ce mot est apparu au XXe siècle dans notre langage, il désigne le fait d’être envahit par les émotions d’autrui. Plus simplement, c’est la compréhension des sentiments de l’autre. D’après l’historien des sciences Gérard Jorland, l’empathie est une « faculté partagée de tout homme qui se traduit par la capacité à se mettre mentalement à la place des autres pour comprendre leurs émotions ».

Pour la philosophe et neuroscientifique Bérengère Thirioux,

« L’empathie consiste […] à se simuler mentalement dans le corps de l’autre […] et, une fois positionné mentalement à l’intérieur de celui-ci, à simuler l’expérience qu’autrui fait du monde, des objets et des autres, depuis ce point de vue spécifique ».

 Ce « système » qu’on pourrait dire naturel, permet à notre cerveau de simuler l’état émotionnel d’autrui et ainsi donne un accès aux émotions éprouvées par ceux qui nous entourent. Finalement, l’empathie permet de comprendre l’autre à partir de soi.

L’empathie en action dans la vie réelle est-elle la même lorsqu’on lit un livre ?

Lorsqu’on lit, nous nous faisons une représentation mentale de l’histoire. Parfois sans s’en rendre compte, nous imaginons ce que les personnages vivent, expérimentent, ressentent.

Le rôle des neurones miroirs a été vérifié et confirmé grâce à une expérience décrite par Keith Oatley en 2012, professeur de psychologie cognitive. Son expérience est la suivante : plusieurs individus placés sous IRM lisent une histoire. Celle-ci a permis d’observer que lorsque le lecteur lit ce que les personnages font, son cerveau réagit exactement comme s’il était en train de faire ce que le personnage -du livre- fait. Le lecteur est en train de réaliser la même action, à une différence près : il le fait mentalement. Cette étude prouve que certaines régions du cerveau s’activent selon ce que l’on est en train de lire.

Par exemple si le lecteur lit qu’un personnage souffre, il ressentira mentalement cette souffrance. Finalement, le lecteur part de ses expériences personnelles, son propre répertoire émotionnel, pour identifier ce que le personnage fictionnel ressent. Cette "empathie fictionnelle" ne donne pas lieu à de véritables actions, mais active certaines réactions, c’est pourquoi l’on peut se sentir affecté par la tristesse ou la souffrance de tel ou tel personnage, pleurer, rire frissonner voire même pleurer... C’est d’ailleurs en partie cela qui permet la compréhension de l’histoire que nous lisons. Alors, la lecture utilise bien plus le cerveau que ce que l’on ne pourrait le penser ! Lire est stimulant, permet l’éveille, c’est pourquoi il est important de lire dès son plus jeune âge.

Selon Keith Oatley, des études en neuro-imageries prouvent que les mêmes régions cérébrales impliquées lors de la compréhension d’autrui sont en action lorsqu’il s’agit de comprendre un personnage, ses croyances, ses actions. Il semblerait donc que le même système se reproduise dans la vie réelle et la vie fictionnelle.

Le lecteur se projette dans l’environnement des personnages et dans leurs situations. Une "relation empathique" se créer alors avec le personnage de fiction de la même façon qu’avec une personne réelle.

Si longtemps les romans ont été synonyme d’invention, le philosophe Jérôme Pelletier affirme que nous sommes passés d’une "théorie de l’illusion" à une "théorie de simulation". C’est-à-dire que le lecteur est conscient que ce qu’il lit n’est pas la réalité, mais qu’il simule lui-même une réalité. 

Aujourd’hui, on reconnait que le roman permet de comprendre la psychologie de l’homme en général, il permet de comprendre autrui et améliore notre empathie envers les autres. Après tout, si l’homme comprend les autres dans la réalité, pourquoi il n’arriverait pas à le faire dans la lecture ?

Alors arrêtons les clichés, lire n’est pas un acte d’isolement ! Au-delà de la distraction, c’est un outil de simulation et une véritable expérience de vie.

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