Le bruit et la fureur, William Faulkner

(6 min)  Les premières lignes du Bruit et la fureur, m’ont totalement déstabilisée. L’auteur emploie un mode de narration original, osé, audacieux, risqué. On ne sait pas qui parle, on ne comprend pas ce qui est dit, pourquoi, le temps est confus et la lecture entrecoupée de passages en italique. Roland Barthes dans Le plaisir du texte, (1973) fait une distinction entre « le texte de plaisir » et « le texte de jouissance ». Le texte de plaisir est celui qui est « lié à une pratique confortable de la lecture ». Le second, celui de jouissance, est « celui qui met en état de perte : celui qui déconforte […], fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques du lecteur, […] met en crise son rapport au langage ». Faulkner s’inscrit dans un texte de jouissance, qui oblige les lecteurs à prendre la route et accompagner les personnages, il faut tenir au sens intellectuel du terme.
Le bruit et la fureur est un livre qui fait référence à Shakespeare : dans The Tragedie of Macbecth (1623), à la scène V de l’acte V on peut lire : « It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing », et c’est le point de départ de l'histoire de Faulkner. En effet, il confie la narration à un idiot, Benjy. Ce terme n’est pas péjoratif, mais clinique. L’idiotisme est une définition propre à la langue, c’est un déficient mental il ne parle pas alors, il crie. Faulkner entre dans sa tête, il crée un personnage attachant, considéré par sa famille comme bête, mais particulièrement aimé par sa sœur Caddy. Nous comprenons tout l’intérêt d’imaginer une histoire « racontée par », elle permet d’obtenir un récit brut à travers un personnage qui ne cherche pas à faire d’interprétation.
La construction des personnages de Faulkner est aussi intéressante. En 1944, Malcom Cowley situe Faulkner dans la lignée de Balzac, il parle de « la comédie humaine de Faulkner ». Celui-ci dit le monde par l’écriture et on peut lire une attirance particulière pour la psychanalyse.
Caddy : est un personnage plein de vie, de volonté, d’énergie, elle reflète l’émancipation des femmes des années 20. Sa fille Quentin suivra ses traces.
Jason : c’est le portrait du blanc raciste, c’est celui qui rapporte toujours tout.
Quentin (le fils), représente le temps : à travers ce personnage, on se pose beaucoup de questions, faut-il oublier le temps ? Rompre avec le temps ? Il aurait pu suivre une trajectoire de réussite à Harvard, mais il se suicide, ainsi Faulkner soulève un sujet tabou.

Le roman montre jusqu’où peut aller la déchéance d’une famille. Celle-ci est retranscrite avant tout par une écriture très stylistique, qui rend difficile l’identification des personnages, du temps, des lieux, des voix des narrateurs. Ce n’est possible de comprendre que l’on est dans la tête d’un idiot que si on relit le roman. Le récit est composé de « couches de mémoires » et l’incipit ne prend sens que lors d'une relecture. La difficulté principale est que l’on passe sans rupture d’un moment à un autre, il y a des décrochages temporels qui sont toutefois remarquables par l’italique.
Le roman s’ouvre sur un monologue intérieur, celui de Benjy. Un incipit original qui déstabilise le lecteur, car les émotions de Benjy se traduisent par ses comportements. C’est un personnage qui note le réel, les sensations mais qui est incapable de les interpréter. La première page fait référence au sport, au golf, qui est l’image d’une Amérique blanche et riche. Ce terrain de golf faisait partie du terrain des Compson autrefois, et montre la déchéance de la famille.

J’ai, au cours de ce livre qui va de personnages en personnages, passant d’un lieu à un autre, eu une affection particulière pour Benjy, pour sa sensibilité. Il ne parle pas, son monde est d’abord lié à la sensation. Il est sensible à la beauté des fleurs qu’il associe à Caddy, et reflète l’amour inconditionnel qu’il porte à sa sœur. Faulkner montre que les idiots ne sont pas dénués de conscience. Mais l’entrée du roman par celle de ce personnage complique la lecture, car il ne fait pas de différence entre le temps présent et le temps passé. Au début du roman, cela fait 17 ans que Caddy est partie de la maison. On comprend que c’est un personnage qui souffre de son départ, et probablement du manque d’amour que lui porte sa famille. Sa mère parfois l’aime, parfois le rejette. Son père semble plutôt absent, et son frère Jason n’a aucune compassion pour lui, refuse de le comprendre. Seule Caddy semble l’aimer, elle est la grande sœur généreuse et leur relation est douce. Si Proust prône la figure maternelle, c’est la sœur qui prend une place importante chez Faulkner.

Ce roman représente la Fureur, la folie furieuse, celle du monde. Le bruit du Sud des Etats-Unis, de l’Etat du Mississippi, ou peut-être s’agit-il du bruit et de la fureur de la guerre de sécession que Faulkner a fait. C’est aussi et surtout, le Bruit et la fureur de la famille Compson, au cœur du roman, qui connait la déchéance, la mort, la violence. Finalement, c’est le Bruit et la fureur du monde entier, des sujets sensibles qu’abord Faulkner tels que le suicide, la virginité, le racisme, le temps.

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